Retrait
du Raptiva® : conduite à tenir
François
Aubin, Hervé Bachelez, Jean Claude Beani, Philippe Berbis, Marie
Beylot-Barry, Vincent Descamps, Louis Dubertret, Catherine Goujon,
Michel Jeanmougin, Michel Le Maître, Jean-Paul Ortonne, Carle Paul.
Au nom du Groupe Psoriasis de la Société Française de Dermatologie
Adresse
pour correspondance : Carle Paul, Dermatologie, Hôpital Purpan,
Place Baylac, 31000 Toulouse. E-mail : paul.c@chu-toulouse.fr
Le
19 février 2009, l’Agence Européenne du Médicament (EMEA)
annonçait la suspension de commercialisation en Europe du Raptiva®
(Efalizumab) suite à la survenue de 4 cas de leuco encéphalopathie
multifocale progressive (LEMP), une infection virale grave du système
nerveux (1). Ces cas de LEMP ont été diagnostiqués aux Etats Unis
(3 cas) et en Allemagne (1 cas) chez des patients âgés de plus de
70 ans dans 3 cas et de 47 ans dans 1 cas, tous traités par Raptiva®
pendant plus de trois ans. Cette nouvelle a suscité beaucoup
d’inquiétude parmi les médecins et les patients. A la date du 24
mars 2009, aucun cas n’a été observé en France. Environ 500 à
600 patients suivaient un traitement par Raptiva® au 1er
Janvier 2009 en France et le nombre total de patients traité depuis
2004 est estimé à 1500. Dans le monde, environ 46 000 patients
ont été traités par Raptiva® depuis sa
commercialisation en 2004 jusqu’en novembre 2008. D’après les
données fournies par Genentech, il était estimé que parmi les
23 500 patients traités par Raptiva® à la date de
juillet 2008 aux Etats Unis, 1100 patients avaient reçu le produit
pendant plus de 3 ans et 400 patients l’avaient reçu pendant plus
de 4 ans (2). Compte tenu de ces données, il apparait que
l’incidence de la LEMP sous Raptiva® est au moins de
1/1000 chez les patients traités pendant plus de 3 ans ce qui
justifie la suspension de l’AMM. Dans les semaines qui viennent,
tous les patients traités par Raptiva® en Europe doivent
arrêter leur traitement en collaboration avec leur dermatologue qui
sera à même de leur proposer l’alternative thérapeutique la plus
adaptée en fonction de leur cas particulier. Cette suspension du
Raptiva® après 3 années de commercialisation pose le
problème de la sécurité des biothérapies en général. Le but de
cet article est de reconsidérer la sécurité d’emploi des
biothérapies du psoriasis avec les données de tolérance accumulées
depuis leur mise sur le marché.
Pour
les patients anciennement traités par Raptiva®,
existe-t-il un risque persistant de LEMP après l’arrêt du
traitement ?
Les
quatre patients ayant présenté cette infection grave du système
nerveux sous Raptiva® étaient sous traitement continu
depuis plus de trois ans et recevaient le traitement au moment de
l’apparition des symptômes de la maladie. Le Raptiva®
est un anticorps anti-LFA-1 qui inhibe l’activation et la migration
des lymphocytes T. Le développement d’une LEMP sous Raptiva®
correspond à la réactivation du virus JC, un polyomavirus, au
niveau du système nerveux central, conséquence probable d’un
déficit induit de l’immunosurveillance (3). On estime que compte
tenu d’une demi-vie de l’ordre d’une semaine, le Raptiva®
disparaît complètement de l’organisme 1 à 2 mois après l’arrêt
du traitement. On pense donc que le risque de LEMP pour les patients
traités pendant plusieurs années par Raptiva® diminue
très rapidement à l’arrêt du traitement. Ceci est en
accord avec ce qui a été observé avec le natalizumab (Tysabri®),
un anticorps monoclonal anti-intégrine alpha4 utilisé dans la
sclérose en plaques et en développement dans la maladie de Crohn
possédant un mode l’action proche du Raptiva® et qui a
été associé à la survenue de LEMP avec une incidence similaire
(4). Aucun cas de LEMP n’a été rapporté après l’arrêt de ce
traitement. Il faut noter qu’à l’exception des cas rapportés
avec ces traitements biologiques, la LEMP survient presque toujours
dans des maladies associées à une immunosuppression profonde comme
l’infection par le virus de l’immunodéficience humaine ou la
greffe de moelle allogénique. Des cas de LEMP ont été décrits
très rarement chez des patients lourdement immunodéprimés et
traités avec d’autres biothérapies comme le rituximab (Mabthera®)
ou avec des immunosuppresseurs comme les dérivés de l’acide
mycophénolique (Cellcept®, Myfortic®), 5,6).
Pour
les patients recevant actuellement le Raptiva®,
que faire après l’arrêt du traitement ? Est-ce que les autres
biothérapies peuvent être utilisées ?
Tous
les patients traités par Raptiva® actuellement doivent
prendre contact avec leur dermatologue qui pourra leur indiquer la
conduite à tenir la plus appropriée. De manière générale, compte
tenu du fait que le Raptiva® disparaît dans l’organisme
4 à 8 semaines après la dernière injection, il ne semble pas
nécessaire d’observer systématiquement une fenêtre
thérapeutique après l’arrêt du Raptiva® avant
d’instaurer un autre traitement. A l’arrêt du Raptiva®
la décision d’instaurer un traitement par biothérapie ou
l’utilisation d’un autre agent systémique est individuelle et
doit être discutée au cas par cas. Il existe un risque de rechute,
voire de rebond (aggravation brutale du psoriasis) chez les patients
après l’arrêt du Raptiva®. Il est donc important que
les patients maintiennent un contact étroit avec leur dermatologue
afin d’initier rapidement un traitement de substitution en fonction
de l’état clinique.
Le
risque de LEMP rapporté avec le Raptiva®
existe-t-il avec les autres
biothérapies et quelle attitude doivent observer les patients
traités par les autres biothérapies ?
Actuellement
trois autres biothérapies anti-TNF (etanercept, infliximab et
adalimumab) sont disponibles dans le traitement du psoriasis en
France et une quatrième (ustekinumab) vient d’obtenir son
autorisation de mise sur le marché en 2009 en Europe. Toutes ces
biothérapies ont des mécanismes d’action différents du Raptiva®.
Par conséquent les effets indésirables observés avec ces autres
biothérapies sont différents de ceux observés avec Raptiva®
et à ce jour, aucun risque accru de LEMP n’a été identifié
avec ces biothérapies. Les patients traités par les biothérapies
anti-TNF-alpha doivent être rassurés. Il n’y a aucune raison pour
eux d’interrompre leur traitement. En effet les effets indésirables
observés avec le Raptiva® ne sont pas attendus avec les
biothérapies anti-TNF alpha. Par ailleurs, les biothérapies
anti-TNF alpha sont utilisées depuis plus de 12 ans à large échelle
dans d’autres maladies comme la polyarthrite rhumatoïde, la
spondylarthrite ankylosante ou la maladie de Crohn. Plusieurs
centaines de milliers de patients dans le monde ont été traités
avec les biothérapies anti-TNF alpha. Ainsi le profil de sécurité
d’emploi des biothérapies anti-TNF alpha est bien connu. Les
risques principaux avec ces biothérapies concernent certaines
infections, particulièrement le risque de réactivation d’une
tuberculose. La quatrième biothérapie qui vient d’avoir son
autorisation de mise sur le marché en Europe est l’ustekinumab. Il
s’agit d’un anticorps monoclonal possédant un mécanisme
d’action entièrement nouveau, différent du Raptiva®
et des anti-TNF alpha et ciblant la sous unité p40 commune à deux
cytokines importantes dans la physiopathologie du psoriasis, les
interleukines 12 et 23. L’expérience avec ce produit est encore
limitée mais les données expérimentales et humaines chez les
patients ayant un déficit dans la voie de signalisation IL-12/23 ne
montrent pas de déficit immunitaire vis-à-vis du virus JC chez ces
patients.
En
conclusion quelles sont les leçons à tirer des 5 premières années
d’expérience avec les biothérapies dans le psoriasis ?
La
mise à disposition des biothérapies a permis de proposer aux
patients atteints de psoriasis modéré à sévère une alternative
aux traitements systémiques habituels du psoriasis que sont la
photothérapie, le méthotrexate, l’acitrétine ou la cyclosporine.
Ces biothérapies permettent un bon contrôle du psoriasis cutané et
des atteintes articulaires chez la majorité des patients et
améliorent significativement la qualité de vie. Plus de 2000
patients atteints de psoriasis modéré à sévère sont traités par
biothérapie en France, la majorité recevant un traitement anti-TNF
alpha. La survenue de cas de LEMP avec le Raptiva® après
3 ans de commercialisation a motivé la suspension de l’autorisation
de mise sur le marché de ce produit. Il s’agit d’un effet
indésirable grave qui s’observe de manière plus fréquente avec
les agents biologiques de la même classe thérapeutique, ciblant la
migration des lymphocytes T. La nature des effets indésirables
graves des biothérapies semble conditionnée en partie par leur
mécanisme d’action et il est important de suivre les mesures de
prévention recommandées par les Autorités de Santé et les
Sociétés Savantes. Ce type d’événement nous rappelle enfin la
nécessité de maintenir une surveillance rigoureuse et prolongée
des patients psoriasiques sous biothérapies, de respecter les
indications validées de l’AMM et de poursuivre nos efforts
coordonnés pour évaluer l’efficacité et la sécurité à long
terme de ces produits dans le psoriasis.
Références
1)
EMEA : European Medicines Agency
recommends the suspension of the marketing authorisation of Raptiva
(efalizumab). February 19, 2009.
http://www.emea.europa.eu/humandocs/PDFs/EPAR/raptiva/2085709en.pdf
2)
Genentech.
Dear healthcare provider letter. Important drug warning regarding
Raptiva (efalizumab). November 2008.
http://www.gene.com/gene/products/information/pdf/raptiva_dhcp_pml2.pdf
3)
4)
Koralnik IJ ;
Progressive Multiple leukoencephalopathy : has the disease outgrown
its name ? Ann Neurol 2006 ;162-73.
5)
Yousri TA,
Major EO, Ryschkewitsch C et al.
Evaluation of patients treated with natalizumab for progressive
multifocal leukoencephalopathy. N Engl J Med 2006 ;354:924-33.
6)
FDA public health advisory.
Life-threatening brain infection in patients with systemic lupus
erythematosus after rituximab treatment. December 18, 2006.
http://www.fda.gov/Cder/Drug/advisory/rituximab.htm
7)
FDA : 2008
safety alerts for human medicinal products : Cellcept (mycophenolate
mofetil), Myfortic (mycophenolate acid).
http://www.fda.gov/medwatch/safety/2008/safety08.htm#mycophenolate